39 Travaux

INTRODUCTION

Le chabbat est connu comme un jour où le travail est interdit. Mais qu’est-ce qu’un travail ? Déplacer un livre, monter quelques marches, constituent déjà sur le plan physique un travail. Est-ce à dire qu’il faille rester allonger dans son lit toute la journée du Chabbat ? Si le chabbat est entendu comme un jour de repos, pourquoi aller à la synagogue à pied, plutôt que de prendre sa voiture ? Autant de questions qui appellent une définition claire des notions de « travail » et de « repos ».

Définition du chabbat

Relisons la Torah en traduisant convenablement (beaucoup de questions se posent parce que nous lisons le texte dans des traductions) :

« Et ils furent achevés les cieux et la terre et toute leur armée. Et Dieu acheva, dans le septième jour, son oeuvre qu’Il avait faite. Il cessa dans le septième jour son oeuvre qu’Il avait faite. Et Dieu bénit le septième jour, et Il le sanctifia, car en lui Il cessa toute son œuvre que Dieu avait créée à parfaire ». (Genèse II,1-4).

Analyse

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« Et ils furent achevés les cieux et la terre » : nous sommes dans un univers où tout est achevé. Les forces, les structures sont en place, leurs mouvements traduisent l’élan vital qui les anime. Même ce que nous ne connaissons pas encore est déjà là (les trous noirs, les autres galaxies, …). Cette stabilité garantit la liberté de l’homme. C’est parce que le monde est stable que l’homme peut choisir son avenir.

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« …toute leur armée » : la Bible, en parlant des étoiles et des astres, les compare à une armée qui proclame la Gloire de D..

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« Et Dieu acheva, dans le septième jour » : Il acheva à la limite du sixième et du septième jour son œuvre. Car D. connaît les limites des choses et des temps, mais la halakha exigera pour Israël d’arrêter le travail avant la nuit (d’après Rachi).

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« son oeuvre qu’Il avait faite » : cela ne veut pas dire que le monde est achevé, mais que D. a achevé sa part du travail « son œuvre » le concernant.

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« son oeuvre que Dieu avait créée à parfaire » : Hachem a créé un monde à parfaire. A l’homme d’apporter la touche finale à ce que le Créateur a commencé. C’est pourquoi pour parler de la création du monde, nos sages, de mémoire bénie, utilisent l’expression « l’œuvre du commencement » (maassé béréchith).

* « Il cessa dans le septième jour ». Arrêtons-nous sur ce morceau de verset. La traduction « il se reposa » pose évidemment des problèmes théologiques. Même si l’on considère que « la Tora parle le langage des hommes », tous les anthropomorphismes traduisent une relation entre Hachem et sa création, mais n’offrent jamais d’information sur Lui-même.
Nous découvrirons plus loin que la Torah parle du « repos de Dieu », mais nous l’analyserons dans son contexte.

En fait le chabbat, D. ne fait plus ce qu’Il faisait pendant les six premiers jours, à savoir qu’Il ne prononce aucune parole créatrice. Il cesse de créer. Le décor est planté ; à l’homme, à l’instar d’un acteur entrant sur une scène théâtrale, de commencer son numéro.
Chabat signifie donc « cessation ». En hébreu moderne nous avons de la même racine, le mot chévitah qui est la « grève », la cessation de l’activité.
La mélakha qui nous avons traduit par « œuvre » (comme l’on parle d’un chef-d’œuvre dans le compagnonnage) est une action d’aménagement du monde et non un simple travail dans le domaine des sciences physiques.

Imiter Hachem

Cette conduite d’Hachem, qui construit le monde puis cesse son activité, sera proposée comme projet économico-religieux à la collectivité d’Israël, au moment de la révélation du Sinaï. Ecoutons la quatrième parole des Dix Commandements :
« Souviens-toi du jour du chabbat pour le sanctifier. Six jours tu travailleras et feras toute ton œuvre ; et le septième jour Cessation pour l’Eternel ton Dieu, tu ne feras aucune œuvre, ni toi, ni ton fils et ta fille, ni ton serviteur ni ta domestique, ni ta bête, ni l’étranger qui est dans tes portes ; car en six jours l’Eternel fit les cieux et la terre, la mer et tout ce qui est en eux, et Il se reposa dans le septième jour, c’est pourquoi l’Eternel bénit le jour du Chabbat et Il le sanctifia ». (ChémotExode – XX).
(Il existe une autre version des Dix Paroles qui furent prononcées par Moché notre maître, paix sur lui, nous étudierons par ailleurs, à la lumière de nos exégètes traditionnels, les différences entre ces deux versions et leurs implications).

Analyse

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« Six jours tu travailleras et feras toute ton œuvre » : l’hébreu connaît deux termes pour parler du travail : avoda, généralement à connotation physique, et mélakha qui désigne une œuvre plus générale, englobant un ensemble de travaux. D. ne fait pas de avoda, Il réalise directement son œuvre par Sa parole. L’homme par contre doit passer par des phases intermédiaires pour réaliser son intention première.
Pour la Bible, l’homme doit travailler six jours, c’est-à-dire s’investir dans la nature pour en faire jaillir la bénédiction divine. Pour le judaïsme, le travail n’est pas une malédiction, mais une dignité conférée à l’homme qui, par la culture qu’il produit, se distingue radicalement des animaux. En étant renvoyé du jardin d’Eden, Adam n’est marqué par aucun « péché originel », la rupture n’est nullement consommée avec Hachem, mais avec la nature, d’où la nécessité de la travailler pour en tirer les fruits.
En fait, avoda désigne à la fois le travail physique, économique, en même temps que le service du Temple (les sacrifices, et par extension la prière). Pour la conscience hébraïque, la leçon est éloquente : chacun sert D. aussi bien en s’investissant dans le monde avec honnêteté et droiture qu’en se tournant vers le ciel avec ferveur et sincérité. L’homme est, telle une échelle de Jacob, dressé sur le sol et s’ouvrant vers la transcendance infinie.

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« Le septième jour Cessation pour l’Eternel ton Dieu » : c’est parce que l’homme travaille six jours que le chabbat possède un sens. Il ne s’agit pas ici d’un simple repos hebdomadaire, mais d’un « rendez-vous » avec l’Eternel ton Dieu (cf. dossier Les Fêtes). C’est D. qui crée l’homme à son image, et c’est D. qui proclame sa libération de toutes les servitudes, de tous les esclavages, de toutes les aliénations. Le juif vivant pleinement le Chabbat proclame sa liberté face à tous les systèmes, à toutes les idoles, à toutes les idéologies.

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« Car en six jours l’Eternel fit les cieux et la terre, la mer » : se souvenir du Chabbat et le garder signifie d’abord témoigner que l’univers a un Créateur. Nous ne créons pas le monde, nous l’aménageons. A nous de le parachever dans un sens moral selon Sa volonté.

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« Il se reposa dans le septième jour » : D. se repose donc ? En fait, comme le souligne Rachi, il s’agit d’une invitation faite à l’homme de se reposer de son labeur de la semaine, et non d’une information concernant la nature divine. C’est pourquoi l’expression « Il se reposa » n’apparaît pas dans la Genèse, mais uniquement dans la législation révélée au peuple d’Israël.

Ainsi l’économie de la société d’Israël est rythmée par un cycle permanent : 6 jours de travail, 1 jour de repos (comme la terre d’Israël est rythmée par 6 années de travail, 1 année de repos).
Une question reste en suspens, quelles sont les actions qui vont être considérées comme travaux d’aménagement du monde, et donc proscrits le Chabbat ? La réponse fut posée par les tribus à Moché notre maître, paix sur lui.
Ecoutons une nouvelle fois la Tora et nos commentateurs, mais situons d’abord le contexte.

Le véritable Temple

Après avoir accepté les lois sociales (michpatim), les enfants d’Israël reçoivent l’ordre d’ériger « un lieu de résidence » pour l’Eternel (Michkan), le Temple portatif, au cœur duquel se trouvera l’arche d’Alliance, contenant les deux Tables de pierre. A la construction de ce Temple s’ajoutent les ordonnances concernant la confection des habits sacerdotaux du Grand-prêtre (Cohen gadol) et des prêtres. Mais avant de conclure son propos, l’Eternel ajoute : « L’Eternel parla à Moché pour dire. Et toi parle aux enfants d’Israël pour dire : cependant mes Chabbats vous garderez, car c’est un signe entre Moi et entre vous pour vos générations, pour savoir que Je suis l’Eternel qui vous sanctifie ». (Exode – XXXI,14).
Suivons Rachi : « Bien que je t’aie demandé de leur donner des ordres concernant l’œuvre du Michkan, ne prends pas la chose à la légère en repoussant (en profanant) le Chabbat à cause de cette œuvre ». C’est pourquoi il est dit : « Cependant mes Chabbats vous garderez ». De cette juxtaposition nous apprenons que tous les travaux qui servaient à l’érection dumichkan sont ceux qui sont interdits le chabbat.

Avant de présenter ces travaux, une dernière remarque, à nos yeux, importante.
Qu’est-ce que le Michkan ? Un lieu de résidence pour Dieu. D. a-t-il besoin d’un palais ? Comme le dira le prophète Isaïe (CXVI) : « Les cieux constituent Mon trône et la terre Mon piédestal, quelle maison Me construirez-vous, quel lieu pour Mon repos ? ».

Alors une maison pour quoi faire ? Pour que l’homme se rappelle sa véritable mission face au Créateur : faire de ce monde la résidence divine. Toute l’activité économique (travailler pour manger, pour s’habiller, pour se loger) ne vise qu’un but : construire la maison fraternelle entre tous les hommes, un monde où la Chékhina, la Présence divine (littéralement « la résidante ») pourra être perceptible au milieu de la paix. Le Temple va devenir la préfiguration de ce monde réalisé, idéal, utopique. Tous les travaux qui servent à son érection sont justement les travaux de l’espace économique. Mais durant le Chabbat, même la réalisation de cette œuvre idéale est suspendue. Pourquoi ? Car le Chabbat est un signe entre Moi et entre vous, il souligne le dépassement que l’homme doit réaliser pour rencontrer son Créateur.
Entrer au cœur d’une synagogue ne sert à rien si la synagogue n’entre pas dans le cœur. Tout élément matériel, aussi noble soit-il, porte toujours la trace d’un veau d’or possible. Le chabbat est l’anti-idolâtrie par excellence, c’est pourquoi il est fondateur de la foi d’Israël.

LES 39 TRAVAUX DENOMBRES DANS LE TALMUD

Les 39 travaux qui étaient nécessaires à la construction du Michkan (tels qu’ils sont dénombrés dans le Talmud) sont :
1- Semer
2- Labourer
3- Moissonner
4- Lier en
5- Battre le
6- Vanner
7- Nettoyer le grain
8- Moudre
9- Passer au
10- Pétrir
11- Cuire au four
12- Tondre
13- Laver la laine
14- Peigner la laine
15- Teindre la laine
16- Filer
17- Ourdir
18- Faire des boucles de tissage
19- Tisser deux fils
20- Séparer deux fils de la trame
21- Faire un nœud
22- Défaire un nœud
23- Coudre
24- Déchirer en vue de recoudre
25- Capturer un
26- Abattre la bête
27- Dépecer
28- Saler sa peau
29- Préparer la
30- Retirer les poils
31- Découper la peau
32- Ecrire
33- Gratter le parchemin pour écrire dessus
34- Construire
35- Démolir en vue de bâtir
36- Eteindre un feu
37- Allumer un feu
38- Donner un dernier coup pour achever un travail
39- Transporter d’un domaine privé dans un domaine public

Si nous voulons donner une vue synthétique de ces 39 travaux, nous constatons que nous avons :

* la préparation du pain (depuis les semailles jusqu’à la cuisson),
* la préparation du vêtement et de la chaussure (depuis la tonte de la laine jusqu’à la couture et depuis la capture de l’animal jusqu’à la découpe de la peau)
* l’écriture (la communication)
* la construction (le logement)
* l’utilisation du feu (la cuisson, la technique)
* la finition du travail (l’esthétique)
* le transport d’un domaine dans un autre (l’occupation et l’aménagement de l’espace).

Autrement dit, nous avons là les éléments de la culture humaine, ceux qui vont se mettre en place progressivement après le renvoi d’Adam et Eve du jardin d’Eden.
Ainsi, durant le Chabbat, le juif n’agit plus positivement sur son environnement, mais il le prépare avant le vendredi soir, de manière à se servir sans l’effort de production. La culture est un moyen d’accéder à la sainteté.
Se dessine là une sorte de retour à la situation édénique, quand les problèmes économiques ne se posaient pas encore. Cette situation est également considérée, selon la Tradition, comme une préfiguration du monde à venir (me’eïn olam aba), où l’humanité s’étant émancipée des exigences économiques, se vouera à la connaissance de Dieu. Une ère de la robotique, du partage des richesses, de l’indépendance économique des Etats, d’un savoir partagé, d’un dialogue fraternel entre les hommes et les peuples ? Une ère, en tout cas, où « les armes seront devenues des socs de charrues ».

Précisons que ces 39 travaux ne sont pas tous mentionnés clairement dans le texte écrit, c’est la tradition orale qui les dénombre. Si nous lisons la tora, nous ne trouverons effectivement que l’interdiction de bouillir ou de cuire au four (Ex. XVI,23), de labourer et de moissonner (Ex. XXXIV,21), de faire un feu (Ex. XXXV,3) et de récolter (Nb. XV,32). Il paraît cependant évident que Moché notre maître, paix sur lui, a du enseigner aux Hébreux ce qu’il était licite de faire et de ne pas faire durant cette journée. Et puisque le Michkan exigeait montage et démontage, déplacement des éléments, préparation des pains spéciaux (consommés par les prêtres), des sacrifices, des offrandes végétales, de l’huile d’onction aromatisée, des teintures des peaux et l’écriture de lettres distinctives pour la reconnaissance des différentes solives, il est facile d’arriver à ce nombre.

Pour le Midrash d’ailleurs, ce nombre 39 correspond à la valeur numérologique (gamatria) de « rosée », tal en hébreu, (l’alphabet hébraïque étant un alphabet chiffré, à chaque lettre correspond une valeur numérique, ainsi tal se décompose en têt (9) + lamed (30) = 39). La rosée est la bénédiction permanente de Dieu, ainsi le respect du chabat devient source de bénédiction pour Israël. « Quiconque se réjouit dans le Chabat, méritera une grande joie », la joie d’être serviteur d’Hachem.

Les pères et les fils

Ces 39 travaux qui étaient spécifiques au Michkan sont appelés dans le Talmud des avot, littéralement les «pères», c’est-à-dire les travaux originaux, et ceux qui en découlent, parce que s’y révèle une analogie de comportement, sont appelés toldoth, les « descendants ».
Ex. Pétrir de la farine et de l’eau est un travail principal, malaxer de la glaise et de l’eau constitue un travail dérivé.

La terminologie ici n’est pas fortuite. En effet, toute la finalité de l’Histoire pour la Bible est la réussite d’une fraternité entre les hommes, résoudre la querelle entre Caïn et Abel. Pour que les frères soient de bons frères, il est nécessaire qu’ils soient de bons enfants, ce qui implique que les pères soient de bons pères. L’expérience du Chabbat avec ses propres exigences rituelles appelle cette rencontre des générations (la table familiale, la vie communautaire, la prière ensemble, l’étude partagée). Si l’espace économique peut devenir le lieu de la lutte des classes, de la compétitivité outrancière, le Chabat est la redécouverte de la filiation des générations, «la proclamation de la liberté pour le fils et la fille», exprime un chant Chabatique.

Ainsi pour chacun des 39 travaux «pères»vont correspondre une série de travaux dérivés qui seront proscrits au même titre que les «géniteurs». Ce qui correspond bien à notre définition de mélakha, une « œuvre » contenant plusieurs travaux.
Pour la Torah, la transgression d’un de ces 39 travaux entraîne, après avertissement par deux témoins de haute moralité, la peine de lapidation (skila), c’est-à-dire le jugement des hommes, la transgression sans avertissement préalable, la peine de retranchement (karet), c’est-à-dire le jugement de Dieu.

A propos de la peine de mort

Pour nous modernes, la peine de mort pose un problème à la conscience morale. C’est en soi un signe de maturité de notre civilisation, (même si malheureusement la violence n’est pas absente de notre quotidien). A défaut de justifier, nous pouvons tenter d’expliquer cette sanction mentionnée dans nos textes. Dans la société biblique, le religieux et le politique sont intimement liés. Bien que les instances de pouvoirs soient séparées (le roi, le juge, le prêtre), le religieux est au centre de la cité, comme le Michkan était au centre du camp. La vocation d’Israël est de témoigner d’un message éthique au nom du monothéisme. Aussi certaines transgressions sur le plan religieux remettent en cause toute cette vocation. Le Chabbat est au cœur de la foi d’Israël, dans la mesure où il engendre non seulement une vision religieuse du monde (la création, l’alliance), mais également une vision politique, économique et sociale (travailler 6 jours et repos le septième, égalité sociale entre riche et pauvre, …). Sa transgression volontaire conduit donc à l’effondrement des valeurs sur lesquelles repose la société d’Israël. Précisons cependant que cette peine de mort a été rarement appliquée, et que les maîtres du Talmud l’ont rendue inapplicable par l’ensemble des conditions exigées. Disons que le principe de la peine de mort est une sorte de «mètre-étalon» qui souligne la gravité de telle ou telle faute.

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